
Être reconnu dans une catégorie dédiée est un honneur. N’exister que dans cette catégorie finit cependant par poser une question.
Les Canal 2’Or célèbrent cette année leurs 20 ans d’existence, avec un Acte 15 annoncé pour le 31 octobre 2026. En deux décennies, cette cérémonie est devenue l’une des principales vitrines de la culture camerounaise.
Mais une question mérite d’être posée : le Gospel est-il véritablement intégré à l’industrie culturelle camerounaise ou simplement rangé dans une case qui lui est réservée ?
UNE CATÉGORIE GOSPEL : D’ABORD UN HONNEUR
Il faut commencer par rendre à César ce qui est à César.
Les Canal 2’Or n’ont pas ignoré le Gospel. La catégorie « Artiste ou groupe de musique Gospel » existe depuis plusieurs éditions et a offert une exposition importante à des artistes comme Indira, Guy Michel Kingue, Akubaï, Christiana Moukoury, Lucky +2, Grâce Béthel, Shaeen ou Maureen Forbah.
Il faut donc le reconnaître : la présence du Gospel aux Canal 2’Or constitue déjà une forme d’honneur et de reconnaissance.
Ne demandons pas à ceux qui nous ont tendu la main de porter à eux seuls le développement de notre industrie.
Mais reconnaître cet honneur n’interdit pas d’interroger ses limites.
LE GOSPEL EST-IL DEVENU UNE CASE ?
Le problème commence lorsque l’artiste Gospel semble ne pouvoir exister qu’en tant qu’artiste Gospel.
Un artiste chrétien peut pourtant produire l’un des meilleurs clips de l’année, devenir une révélation musicale, faire du Mbolé, du Bikutsi, de l’Afro-fusion, du Jazz ou de la musique patrimoniale. Il peut également être humoriste, comédien, réalisateur ou créateur digital.
Alors pourquoi son identité chrétienne devrait-elle devenir la frontière de sa reconnaissance artistique ?
Créer une catégorie Gospel honore le Gospel.
Y enfermer systématiquement les artistes Gospel peut finir par le marginaliser.
C’est tout le paradoxe.
ET LES AUTRES CATÉGORIES ?
C’est donc moins l’existence d’une catégorie Gospel que la faible circulation des artistes chrétiens dans les autres catégories qui interroge.
Pourquoi Yves Akini, lorsque ses performances le justifient, ne pourrait-il pas concourir dans une catégorie Mbolé ?
Pourquoi Nyhla ne pourrait-elle pas être considérée dans les musiques d’inspiration patrimoniale ? Pourquoi Ronnel Valerie ne pourrait-elle pas apparaître dans une catégorie Afro-fusion ?
Des artistes comme Bebey Klorane ou Arcy’El pourraient également, selon leurs performances de l’année, prétendre à une catégorie Révélation.
Dans l’humour, des profils comme Cabrel Tindo, passé notamment par le Parlement du Rire, ou Cédric Lapensée rappellent que la créativité chrétienne dépasse largement la musique.
La question n’est donc pas :
« Pourquoi n’avez-vous pas nommé nos artistes ? »
Mais plutôt :
« Nos artistes sont-ils évalués avec les mêmes critères que les autres artistes camerounais ? »
DES NOMINATIONS QUI POSENT AUSSI LA QUESTION DES CRITÈRES
La sélection Gospel elle-même mérite réflexion.
Des artistes disposant de longues années de carrière côtoient des profils beaucoup plus récents. Certains possèdent plusieurs projets discographiques quand d’autres construisent leur carrière essentiellement autour de singles, de performances et d’une présence numérique.
Ce n’est pas nécessairement un problème. En 2026, un album n’est plus la seule mesure de la pertinence d’un artiste.
La difficulté apparaît surtout lorsque les critères sont peu lisibles.
Quand les règles de sélection sont mal connues, toute nomination inattendue peut donner une impression de parachutage.
Une meilleure communication sur la période d’éligibilité, les critères artistiques, les performances prises en compte et le rôle du jury contribuerait à protéger aussi bien les organisateurs que les artistes nominés.
AU MINIMUM, DEUX CATÉGORIES GOSPEL
Alors que certaines catégories distinguent les artistes masculins des artistes féminins et que la comédie bénéficie de plusieurs rubriques, une seule récompense Gospel regroupant hommes, femmes, groupes et toutes les sensibilités musicales paraît désormais étroite.
Une première évolution pourrait être :
Meilleur artiste Gospel masculin
et
Meilleure artiste Gospel féminine.
Ces distinctions spécialisées ne devraient pas empêcher un projet Gospel de concourir dans une catégorie générale lorsqu’il possède le niveau requis.
Une catégorie Gospel pour célébrer notre singularité.
Les autres catégories pour reconnaître notre excellence.
ET SI LE GOSPEL CRÉAIT AUSSI SA PROPRE GRANDE CÉRÉMONIE ?
Tout demander aux Canal 2’Or serait néanmoins une erreur.
Un écosystème mature ne réclame pas seulement une place à la table des autres : il construit aussi sa propre table.
Le Cameroun possède déjà avec Mulema Gospel Talent une compétition consacrée à la détection de nouvelles voix Gospel.
Pourquoi ne pas aller plus loin avec un véritable grand prix camerounais de la musique et des arts chrétiens ?
Les Shine Gospel Awards, portés dans l’espace francophone par WE ACT 4 CHRIST et ses partenaires, montrent qu’une cérémonie spécialisée peut développer de nombreuses catégories et valoriser l’ensemble d’un écosystème.
Le Cameroun peut imaginer son propre modèle, non pour concurrencer les Canal 2’Or ou s’enfermer davantage, mais pour documenter son excellence, établir ses standards et préparer ses talents aux scènes internationales.
LE PROBLÈME N’EST DONC PAS SEULEMENT CANAL 2’OR
Il serait trop facile de faire de Canal 2 International l’unique responsable.
L’écosystème Gospel doit lui aussi s’interroger sur sa structuration : labels solides, management, attachés de presse, données de streaming, classements, médias spécialisés, qualité des vidéogrammes, distribution, promotion et accompagnement des carrières.
On ne peut réclamer une industrie autour de nous sans construire une industrie entre nous.
Les Canal 2’Or peuvent ouvrir davantage leurs catégories au Gospel.
Mais le Gospel camerounais doit également devenir suffisamment structuré, documenté et compétitif pour que son excellence soit impossible à ignorer.
HONORÉS, MAIS PAS ENFERMÉS
Alors, marginalisation ou honneur ?
Probablement un peu des deux.
Honneur, parce qu’une place existe pour la musique chrétienne au sein de cette grande célébration culturelle.
Risque de marginalisation, si cette place devient l’unique espace où les talents chrétiens peuvent être reconnus.
La réponse n’est ni la colère, ni le boycott, ni la victimisation. Elle passe par le dialogue, la structuration et l’ambition.
Apéro Gospel adresse ses félicitations aux artistes Gospel retenus. Leur présence témoigne de la résilience et de la vitalité de l’Évangile dans la musique contemporaine camerounaise.
Mais rêvons plus grand.
L’article ci fut pour moi un pur régal❤️
La logique des idées, la pertinence des arguments et exemples, la créativité des solutions proposées… Vraiment chapeau 👏🏽